Leadman
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Leadman

Pourquoi est-ce que je participe à la légendaire série « Leadman »? Les raisons sont profondes. S’attaquer en un seul été à cette série de cinq ou six épreuves de vélo de montagne et de course en sentier représente un défi physique et émotionnel pour tout le monde. Maintenant que je tente de relever ce défi avec une seule jambe fonctionnelle (comparativement à avant, où j’en avais deux), cette série légendaire prend pour moi une signification profondément personnelle.

 

J’ai participé à la série Leadman pour la première fois en 2014, un an avant mon accident. Pendant 20 ans, j’ai participé à des courses en sentier et des compétitions d’aventure combinant plusieurs sports. J’adorais la course, le style de vie, la communauté. Cela valait amplement les heures d’entraînement, les déplacements, les efforts, la sueur, les lignes d’arrivée et les courses non terminées. En 2014, j’avais, comme à mon habitude essayé de gagner des ultramarathons en montagne, mais je voulais tenter quelque chose de différent cette année-là. J’avais également participé à des courses d’aventure dans une équipe commanditée des années avant de suivre ma formation d’adjoint au médecin et de fonder une famille, et je souhaitais savourer à nouveau le goût des épreuves combinant plusieurs sports. Leadman était la course parfaite, et elle culminait avec la course convoitée Leadville 100, à laquelle je n’avais pas participé pendant toutes ces années, bien qu’elle se déroule tout près de chez moi, à Divide. De plus, Bob Africa et Travis Macy, tous deux des athlètes multisports d’élite et deux de mes meilleurs amis et partenaires d’entraînement, avaient également couru et remporté la série Leadman. Je voulais donc voir comment je

me comparerais à leurs exploits. Bob participait également à la course en 2014. Alors, aussi bien souffrir ensemble, non ?

 

« Leadman » signifie terminer cinq des six courses de la série Leadville Race qui sont réparties sur deux mois. Il y a un marathon, une course de vélo de montagne de 80 km OU une course en montagne de 80 km sur des jours consécutifs (OU les deux pour concourir au titre de Silver King ou Queen dans la sous-catégorie convoitée de duathlon), une course de vélo de montagne de 161 km, une course de 10 km et enfin l’épique course Leadville 100. La course de 10 km et la Leadville 100 se tiennent la dernière semaine, qui est cruelle et à laquelle vous ne pouvez pas échapper.

Dans la série Leadman de 2014, mes ultramarathons ont nui à mes temps de vélo. Je n’avais pas passé assez de temps en selle et j’étais chroniquement fatigué en arrivant dans la série après avoir participé aux courses Hong Kong 100K et Montara 50K ainsi qu’à l’ultramarathon en sentier Mount Fuji, en plus d’avoir chuté à Lavaredo en Italie. Quatre ultradistances avant de commencer la série Leadman. Avec le recul, je constate que j’étais exténué avant le premier marathon. Mais j’étais un athlète de haut niveau de la vieille école et j’adorais me dépasser sur les sentiers. Et c’est toujours le cas. Donc, en arrivant dans la course Leadville 100, et en terminant au sommet de la série, j’étais 7e au

classement général de Leadman, 90 minutes derrière Bob. Je n’étais PAS là où je le souhaitais. Je voulais être au sommet du classement, mais Bob était le premier à la course Leadville 100. Je devais le rattraper.

 

Je me sentais bien quand Ken Chlouber a donné le départ du 161 km à 5 heures. J’ai couru comme je l’ai toujours fait, en restant près de la tête du groupe, car je voulais monter sur le podium de cette course ET remporter la série Leadman. J’ai dépassé Powerline au kilomètre 39 avec Ian Sharman en quatrième place. Bob se trouvait quelque part derrière moi. Le fait que j’avais participé à la course de vélo de 161 km et à la course de 10 km la fin de semaine précédente ne s’était pas encore manifesté dans mon corps… pour l’instant. C’était ma première participation à la course Leadman, je ne savais donc pas à quoi m’attendre. Et évidemment, il était hors de question de ralentir. Je me sentais très bien, jusqu’à ce que tout s’écroule.

 

Entre Powerline (39) et Fish Hatchery (42), je suis passé d’un rythme de course de haut niveau, à un jogging, puis à une marche. Mes quadriceps brûlaient et étaient en spasmes. Je me suis traîné les pieds jusqu’à Twin Lakes, au kilomètre 64. Bob m’a dépassé près de Half Pipe. Son rythme était solide et régulier. Je suis passé de la 4e à la 90e place en arrivant à Twin Lakes. C’était brutal. Bob avait une heure d’avance sur moi au départ, et chaque seconde qui nous séparait représentait du temps à rattraper pour le classement Leadman. J’ai vu d’autres concurrents du Leadman, reconnaissables grâce à leurs précieux dossards, ainsi que des dizaines d’autres coureurs réguliers me dépasser, beaucoup d’entre eux m’offrant des mots d’encouragement. Je grommelais à chaque mot gentil, alors que j’étais en train de m’effondrer. Je pensais que tout était fini, autant la série Leadman que la course 100 : terminé! J’ai atteint Twin Lakes, au kilomètre 64, en souffrant.

 

Puis il s’est passé quelque chose. Heureusement, j’étais capable de manger et de boire, et cette énergie permettait à mes jambes de récupérer lentement. Les spasmes et les douleurs aux quadriceps diminuaient. Alors que je sortais de Twin Lakes en traversant les prairies et le ruisseau en direction de Hope Pass, je revenais en force. Mon rythme ralenti se transformait en une force globale à mesure que l’énergie me propulsait. J’ai accéléré (enfin, autant que possible pour un ultramarathon) jusqu’à Hope Pass, jusqu’au kilomètre 80 de Winfield, puis j’ai remonté et recommencé, sans perdre le rythme. Je me sentais solide! J’ai dépassé plusieurs coureurs, avant de repasser à travers Twin Lakes, où j’ai effectué un bref arrêt avant de courir la montée de 1500 hors de TL en me sentant fort. Je

passais devant tous les coureurs qui m’avaient encouragé lors de ma marche précédente. Je n’avais personne pour me motiver puisque Kendrick, mon meneur d’allure, avait couru Pikes Peak Ascent ce matin-là et était introuvable. Peu importe, je n’avais pas besoin d’un meneur car je me sentais incroyablement bien.

 

À la hauteur de Half Pipe, j’ai dépassé Bob et son meneur d’allure, Peter Downing. Bob a dit : « Je savais que tu ferais ça! »… Mais moi, j’étais loin de le savoir! À ce moment-là, je savais que je n’allais pas m’écrouler avant l’arrivée, qui était encore à 48 km, et chaque pas me rapprochait de la victoire de la série Leadman. Kendrick m’a finalement rejoint à Outward Bound, au kilomètre 122. Il m’a donné un coup de pouce en me tenant compagnie, d’autant plus qu’il serait bientôt l’heure de sortir les lampes frontales. J’ai passé Powerline, puis Colorado Trail jusqu’à May Queen, au kilomètre 138. J’ai ensuite attaqué le sentier technique du lac Turquoise, puis j’ai couru la dernière montée de près de cinq kilomètres jusqu’à Leadville, en laissant Kendrick derrière, pour terminer à 19 h 10, cinquième au classement général. L’horloge continuait de tourner pendant que j’attendais Bob, en espérant que 90 minutes s’écoulent afin de confirmer ma victoire.

 

Une heure s’est écoulée, puis la lampe frontale de Bob est apparue au-dessus de la dernière montée de la 6e rue à partir de l’ouest. Il a terminé et remporté le titre de Leadman, et j’ai obtenu la deuxième place au classement général. Je me suis dit que je recommencerais cette série et que je la remporterais, que ce soit Bob ou le détenteur du record du parcours Travis Macy, je serai prêt la prochaine fois. Je savais que je serais de retour pour gagner ma série multisports locale.

 

Mais il y a eu ma chute à Bear Peak en 2015, et ma vie a changé pour toujours.

 

L’histoire a été racontée maintes fois… après de nombreuses complications, j’ai choisi l’amputation de ma jambe gauche sous le genou. La veille de cette 14e opération, mes proches et la communauté des coureurs ont organisé une fête d’adieu pour ma jambe… Le soir d’Halloween en 2016! J’ai adoré cette idée, car j’aime l’humour noir. J’ai consacré l’année suivante à m’adapter à une emboîture de prothèse et à recommencer la marche, le vélo, puis la course progressive et enfin la course soutenue. J’ai participé à la course en sentier Bandera 50K en janvier 2016, après la plus longue course de 21 km, avec mon frère marathonien qui n’avait jamais couru d’ultradistance. J’ai ensuite participé à la course Jemez 50K. Je franchissais des étapes, mais la plus importante était à venir : retourner à Leadman.

J’allais être en compétition avec une jambe, courir avec une prothèse dynamique (à retour d’énergie) en fibre de carbone et m’accrocher à une pédale de vélo SPD comme je l’ai toujours fait avec une chaussure de vélo sur un « pied » non dynamique (statique). Le vélo ressemble à ce qu’il était avant mon accident : vous vous asseyez ou vous vous tenez sur les pédales comme avant, jusqu’à ce que les muscles de votre cœur ou de vos jambes explosent, puis vous continuez à travailler dur sur les descentes et les plats et à savourer la piste unique, qui pour les vététistes est toujours la plus amusante. (J’ai toutefois oublié de mentionner un point important : Il ne me manquait pas seulement la moitié de la jambe. Il me manquait aussi mon muscle vaste externe gauche, c’est-à-dire le muscle latéral de la cuisse. Il a été retiré lors de ma cinquième opération afin de le ramener dans le site de fracture initial au niveau de mon tibia et de le revasculariser. L’objectif était de fournir un flux sanguin pour aider le tibia à guérir, ce qui a échoué. Les aspects chirurgicaux des 14 chirurgies constituent une tout autre histoire.) Donc, lorsque je pédale, cours ou skie, je n’ai pas la même force au niveau de la cuisse qu’avant l’accident.

 

J’ai savouré mon retour à la course Leadman en 2018. Il s’agissait d’un défi physique, bien sûr, mais surtout, et encore aujourd’hui, une façon de prouver que je suis la même personne qu’avant l’accident. C’était une façon de marquer un retour à la normale, à la personne motivée que j’étais avant, à celle que je pouvais devenir. Émotionnellement, je ne serai plus jamais la même. Lorsqu’une personne frôle la mort de si près, elle est transformée pour toujours. J’ai l’impression d’avoir une nouvelle vision et une appréciation plus profonde de la vie, de ma famille et de moi-même. J’ai échappé à la mort lors de ma

chute le 23 mai 2015, et je n’aurai jamais la même perspective qu’avant ce jour. Leadman 2018, cependant, faisait partie de l’appréciation de la vie tout en représentant un retour à qui j’étais. De plus, je m’étais promis d’y retourner, mais c’était intimidant. Il y avait beaucoup plus de choses à redouter et de variables avec lesquelles composer. En plus des habituelles révulsions d’estomac, des entorses et des accidents, j’avais aussi une emboîture et une prothèse de course. Courir un marathon, une course de 80 km et une course de 161 km en deux mois me poussait donc à croire que quelque chose de catastrophique allait invariablement se produire. Frottement cutané, défaillance de l’emboîture, chutes et imprévisibilité, tant d’éléments à prendre en considération! J’étais environ 40 % plus lent qu’avant, ce qui signifie une course plus longue, et donc plus de variables.

 

Le marathon de Leadville, qui a marqué le coup d’envoi de la série Leadman 2018, s’est bien mieux déroulé que prévu. J’ai terminé en 4 h 52, soit seulement 40 minutes de plus qu’en 2014. La prochaine épreuve était la course technique de vélo de montagne Silver Rush de 80 km, qui se déroulait trois semaines plus tard. J’ai fait un bon temps et le lendemain, je me suis lancé dans la course de 80 km de Silver Rush. Je n’avais rien à perdre : j’avais déjà terminé mes 80 km requis la veille, donc je ne serais pas pénalisé si je ne terminais pas cette course pour une raison quelconque. De plus, je partais en famille vers la côte Est pour me détendre sur la plage pendant une semaine, donc participer à des courses rapprochées était optimal. J’ai enchaîné les distances de 80 km à la course et en vélo, puis je me suis détendu pendant une semaine avant de rentrer à la maison au Colorado. Tout se passait bien. La dernière semaine de la série, j’ai terminé la course de vélo Leadville 100 avec 20 minutes de moins que le temps que j’avais fait en 2014. J’ai couru le 10 km le lendemain pour terminer la série.

 

Lors de l’épreuve de vélo Leadville 100, beaucoup de choses peuvent mal tourner : les problèmes mécaniques tels que les crevaisons, les jantes tordues, les cailloux énormes qui peuvent s’envoler et vous blesser au tibia, sans oublier les chutes. Il n’y en a eu aucune durant toute la série, mais dans la dernière descente à haute vitesse, près du kilomètre 153, j’ai vu un cycliste étendu au sol et pris en charge par d’autres participants. J’étais déjà passé et m’arrêter aurait été inutile à ce moment-là, vu toute l’aide qu’il recevait déjà. Je me considérais comme chanceux que ce ne soit pas moi, mais cela aurait très bien pu m’arriver.

Et puis il y a eu la course de 2018… Je m’en suis sorti, mais je n’étais pas au sommet de ma forme; j’ai même songé à abandonner à Winfield. Toutefois, j’ai réussi, en grande partie grâce à l’équipe et à Bob Africa, mon meneur d’allure. J’ai appris à persévérer, et tout comme pour le Leadman en 2014, le temps a basculé en ma faveur pour me permettre d’obtenir une fin de course incroyable. J’ai finalement terminé 12e au classement général de la série. J’étais tellement heureux. Je croyais que mon rétablissement était presque terminé.

 

Mais ce n’est pas le cas. Il me reste probablement le rétablissement le plus profond à venir. Aujourd’hui, en 2019, je suis de retour dans la série Leadman. Il ne me reste plus que la « semaine de l’enfer ». Au moment où j’écris ces lignes, il me reste dix jours pour terminer la série, avec un succès ou un échec. Tout s’est bien passé physiquement, mais il reste de nombreux kilomètres et défis à venir. J’ai eu de la chance l’année dernière, puisque ce ne sont pas toutes les personnes qui prennent part au Leadman qui le terminent. En 2018, 44 des 99 participants l’ont terminé. Certaines variables sont hors de notre contrôle.

 

J’ai négligé deux éléments : la répercussion que mon accident a eue sur moi, et la façon dont j’ai réagi. J’ai des cicatrices invisibles. J’ai encore besoin de guérir. Je dois aller plus en profondeur et aborder ce qui s’est passé grâce à la thérapie, l’écriture et les pensées. J’ai de la chance d’être simplement vivant, j’en suis conscient et ça me pousse à apprécier davantage la vie. Mais un traumatisme reste un traumatisme. Je dois creuser plus profondément, et c’est là que le vrai rétablissement se produira. J’espère terminer cette série à nouveau et passer la prochaine année à réaliser une meilleure introspection. Je ne suis plus la même personne qu’avant ma chute, je suis moins positif et je suis plus sensible aux situations. Trouble de stress post-traumatique? Je ne me réveille pas la nuit en rêvant à l’accident, alors je ne pense pas avoir ce diagnostic. Mais j’ai quelque chose…

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